Ventriloquie

Cela fait trop longtemps que je garde le silence, que je tiens au silence tous ces textes qui m’ont été confiés, toutes ces langues qui m’ont été léguées
                                           et qu’il est temps de divulguer.

Il y a un an, suite à mes prédictions, une littérature entière a surgi : elle venait de Finlande, elle venait de Corée, de Grèce, du Kurdistan, portée à bout de bouche par des traductrices qui lui ont fait traverser le monde, qui lui ont fait traverser la langue, brisant la loi du silence.

Enfin, elle parlait, enfin, on l’écoutait :

D’autres traductrices sont alors arrivées, venues d’horizons verticaux, de littératures insondées, emplies de verve et de verbe, bouillonnant de prose à dire, de vers à déverser, de textes à détricoter, de mots à partager – explosant d’être encore confinés dans les espaces exigus d’une langue unique. J’étais là, j’écoutais sans parler leurs histoires d’ailleurs se dire
                                    et se contredire,
leurs alphabets se mêler, leurs poèmes
se répondre
                                                et leurs nouvelles.


J’écoutais en                  .

Dépositaire de ces littératures silencieuses, réduites au secret dans leur pays ou enchaînées à une seule langue, j’ai gardé précieusement ces paroles d’exilés et ces récits intimes, je les ai accumulés au fil des mois, au fond de moi, les réécoutant tant de fois que j’ai fini par connaître par cœur le murmure qu’aujourd’hui je délivre. J’ai frotté cette encre sympathique qui maintenait ces mots dans la clandestinité pour les révéler à leurs lecteurs.

Le moment est venu d’enfin ramener ces textes de leurs confins :

Ce que m’ont dit ces traductrices, c’est l’errance et la violence, c’est la mort et la torture, mais elles m’ont dit aussi la nature et le mystère qui l’enveloppe, elles m’ont dit la douceur du quotidien et le                   de certains dialogues
elles m’ont donné le mot,

mot à mot,
goutte à goutte,
le suivant,
puis la phrase,
la virgule
et le point,
et de retourner les guillemets, de caresser les parenthèses, pour traduire ces textes qu’elles étaient les seules à savoir lire ; pas lire comme on lit vous et moi, mais lire comme on écrit,

entre les lignes,
entre les                       blancs

dans les espaces offerts à l’interprétation,
prêtés aux traductrices pour qu’elles y tracent
                                leurs propres traits.

Elles m’ont lu le silence des grands espaces blancs et celui des replis de nos hontes, ces                   qu’elles transformaient en bruit, en cascades de paroles, ces               persans, ces                pesants. Elles m’ont lu des                  rompus, corrompus, de ceux qui voisinent les aveux. Elles ont rempli des pages et des pages, d’hébreu, de breton, de bredouillements qui peu à peu prenaient forme, qui dessinaient les contours d’alphabets étonnants, imitaient le dessin, le son, de                  lointains,                d’or
                                                                                                                    ou de mort.

Elles traduisent :

Et leurs voix s’affermissent, et leur ton tâtonnant touche soudain son but. Elles délient les textes d’origine de leurs langues, elles tissent en français une étoffe de dires : elles ont extirpé ces textes du                  , leur ont offert un foyer dans une langue nouvelle, elles leur ont donné la parole : une parole étrangère soudain intelligible : ventriloques, elles font parler en français les littératures du monde entier. Ce sont tous ces mots que je dois vous rendre aujourd’hui, toutes ces langues que je veux faire revivre entre les pages que vous allez lire. Tendez l’oreille, écoutez bien au creux des voyelles, dans les bosses des consonnes, dans l’humilité d’un point : vous entendrez les échos de ces révoltes étouffées, de ces exils bâillonnés, des quiproquos bruyants.

Écoutez.
Écoutez le                 .
Écoutez encore.
Écoutez mieux : vous entendrez la voix des traductrices
1.

1 La collectionneuse caféinomane aura noté le glissement vers le féminin entre le premier et le deuxième numéro. Nous étions toutes des traducteurs, nous voilà tous des traductrices : après tout, les textes publiés ici sont en majorité traduits par des femmes, bien représentées dans notre association. Bien malin celui qui saura prédire ce que nous réserve le troisième numéro.