Caféomancie

Je passe pour un charlatan. Un fou. Un illuminé. Pourtant, tout ce que vous allez lire, je l’avais lu avant vous. Je l’avais lu dans une tasse de café, un soir de l’hiver dernier. J’étais entré par hasard dans ce troquet un peu sombre, ramenant de la neige sous mes pas, et les bibelots empilés sur les étagères avaient vacillé quand le vent m’avait arraché la porte des mains. Je m’étais attablé avec un petit groupe de personnes, au milieu des tasses renversées et des chopes vides. Des traducteurs. Eux aussi passent pour des fous, des rêveurs… parfois pour des tricheurs. Devin, traducteur, de sales boulots de nos jours ! Nos lectures sont sans cesse remises en question, nos interprétations moquées, on ne nous fait jamais totalement confiance. On dit que je répands la superstition, le blasphème ! Personne ne connaît les traducteurs, personne ne comprend ce qu’ils font. On pense qu’ils font passer des mots d’une langue à une autre, comme je fais passer les histoires d’un temps à un autre.

Mais notre art n’est pas un simple tour de passe-passe.

Ce soir-là, après avoir lentement siroté un café turc, j’ai retourné la tasse en porcelaine où s’était accumulé tout le marc, et dans les arabesques qui se formaient dans la soucoupe j’ai lu les premiers textes qu’ils allaient mettre au monde, j’ai vu tant d’alphabets, tant de langues que mon esprit ne pouvait comprendre. J’ai vu toute cette littérature qui frémissait de l’envie d’exister en d’autres mots, en d’autres langues, une littérature qui attendait d’être lue par-delà les mers, d’être reconnue pour son originalité, pour les secrets que leurs auteurs y avaient enfouis…

Écoutez bien, voilà ce que j’ai vu :

Au fond de la tasse, il y a deux poèmes, deux élans qui semblent s’opposer. Le poème iranien était une prophétie qui a illuminé tout à coup si fortement la pièce que j’ai été ébloui. Il m’a fallu quelques instants pour voir de nouveau et distinguer à l’autre bout de ma vision un poème japonais, dont le noir se mélangeait au marc de café, et qui interrogeait, inquiet, l’avenir de ce monde après Fukushima. J’ai relevé la tête et j’ai vu deux personnes, qui traduisaient du kurde : deux personnes, pour le récit d’un duel intérieur entre l’amour et la lutte. L’amour revenait ensuite dans le fond de la tasse, en tchèque, un amour fantasmé, accoudé à une fenêtre ; un autre quotidien se dessinait dans les caractères grecs, celui d’une crise qui bouchait l’avenir, un avenir sans travail, sans argent, sans espoir.

J’ai vu tous ces futurs éparpillés de par le monde, j’ai renversé une autre tasse, j’ai vu plus loin dans l’avenir :

En coréen, le futur avait les traits de la société actuelle, mais ses maux étaient amplifiés, la misère omniprésente ; en hongrois, on s’interrogeait sur l’utilisation de la technologie dans la recherche de la perfection amoureuse, tandis qu’en finnois c’était l’éternité même qui devenait possible ; une autre éternité s’étirait dans les lettres arabes, dans un monde encore plus lointain, où la science avait triomphé de tout, même de Dieu ; enfin, ce sont les idéogrammes chinois qui m’ont conduit le plus loin, dans l’espace cette fois, sur une autre planète, utopie de nature où la science, cette fois, n’avait plus d’utilité.

J’ai vu tous ces textes avant même qu’ils existent.

Je les ai vus se libérer de leurs chaînes et, enfin traduits, s’offrir à la lecture… Je les ai vus s’agencer, s’aligner comme s’ils s’étaient toujours connus, toujours attendus, je les ai vus s’unir et se tenir compagnie dans un même recueil, je les ai vus se parler, se répondre, dans une même langue désormais…

Les traducteurs, assoiffés de la révélation du mot juste, me fixaient et leurs yeux les trahissaient : et nous ? Qu’allons-nous faire ? Quel sera notre rôle ?

Je leur ai dit qu’ils étaient tous différents, qu’ils traduisaient tous des langues différentes, qu’ils n’avaient pas la même histoire, pas les mêmes origines, pas les mêmes caractères, pas le même âge, et que c’est dans toutes ces dissemblances qu’ils puiseraient leur vitalité, que le cheminement jusqu’à cet ouvrage serait semé d’embûches, qu’il y aurait des désaccords, qu’il leur faudrait faire des compromis, mais que malgré tout cela et grâce à tout cela ils allaient ouvrir une brèche, créer une revue inédite qui ferait circuler les idées de ce monde, grimperait sur les rayonnages des bibliothèques et des librairies pour affronter l’ordre linguistique qui y règne et qui leur accorde une si petite place… Ils sont autour de moi, ils attendent une révélation, un espoir, leurs mines exaltées m’y obligent. Le liquide brun m’appelle.

Je replonge :

Je vois d’autres textes encore enfouis, enchaînés, oubliés, qui se débattent, je vois d’autres ouvrages, d’autres langues, qui viendront, que vous soutiendrez, qui lutteront à vos côtés, et la lutte que je vois sera longue et fatigante mais elle ne sera pas vaine. Quiconque lira cette revue fera revivre ces textes, chaque lecture le fera renaître, et ceux qui les auront lus n’oublieront jamais qu’il existe une Babel entre les lignes, mais aussi des Hommes en quête de cet ailleurs, des artisans du mot bien pesé et du choix périlleux. Des funambules prêts à bousculer la langue pour y faire entrer l’étranger.

Dans le marc de café, tout était écrit. Je leur ai tout traduit.

La seule chose que je ne leur ai pas dite, c’est que pour me rendre hommage ils appelleraient cette revue CAFÉ, et que dans le premier numéro ils rêveraient de Futurs.