Traduire, oui, mais comment ?

Difficultés éditoriales pendant la préparation du deuxième numéro, interrogations sur les choix de traduction faits dans certains textes qui nous étaient proposés : nous nous sommes dit qu’il était peut-être temps de partager une vision plus claire de notre positionnement sur la traduction littéraire et donc de la ligne éditoriale de la revue. Ce texte est pensé comme une note d’intention, des indications pour les traducteurs et traductrices qui voudraient nous soumettre leur travail. Non pas un positionnement théorique figé, un ancrage, mais une réflexion en cours de route, à la fois un compas et un amer.

Traduire dans la revue CAFÉ, c’est naviguer au jugé entre deux écueils. Celui d’une traduction lissée, francisée, qui ne laisse pas respirer la version originale, qui ne transpire plus l’étranger ; et celui d’une traduction qui colle au texte et à son sens lexical jusqu’à en étouffer le rythme.

Nous ne traduisons pas pour produire un texte lisse, qui glisse, un « beau » texte qui ferait l’effet d’avoir été écrit en français. Nous préférons élargir la langue française plutôt que faire entrer de force le texte étranger dans son carcan. Notre volonté est de questionner le texte, les langues, de nous décentrer plutôt que nous plier aux exigences du « bon français ». La langue de la traduction se veut autre, faisant de la place pour accueillir les textes étrangers plutôt que de leur offrir l’hospitalité d’un lit de Procruste.

Lire de la littérature étrangère est une démarche, une recherche. C’est en réponse à cette attente que nous traduisons, pour revendiquer une mise en voix de l’étranger. Nous refusons d’offrir aux lecteur.trice.s une littérature acclimatée à la culture française. Nous cherchons à ce qu’ils et elles aient une pleine conscience de l’étrangéité du texte, à trouver dans CAFÉ ce que nous avons clamé dans le premier numéro : « nous sommes des traducteurs ».

Mais entendre l’étranger ce n’est pas le calquer, ce n’est pas s’accrocher au sens lexical du mot étranger jusqu’à étouffer le son. Il s’agira pour nous de ne pas privilégier le sens sur le son, mais d’écouter le rythme du texte originel : aspérités et répétitions participent de ce rythme. Nous nous efforçons aussi d’en conserver les images et, plutôt que leur chercher une équivalence, les faire (re)naître au français, sans pour autant nuire au plaisir de lecture.

En affirmant ces principes, nous cherchons surtout à donner une direction, à nous inscrire dans une certaine vision de la traduction littéraire, à avoir un fil conducteur commun pour travailler ensemble. Les traductions que nous publions et que nous publierons restent des propositions : chaque traduction est subjective, un même texte peut avoir une infinité de traductions toutes aussi valables les unes que les autres. Le pré-requis est de ne pas oublier, pour le.la traducteur.trice comme pour le.la lecteur.trice, qu’il s’agit de traductions.

Traduire et publier ensemble des littératures étrangères écrite dans des langues minorées, c’est aussi chercher à donner une voix à ces littératures dans l’édition française et en même temps à éditer autrement : si la traduction est au cœur de notre travail éditorial, nous ne pouvons pas rester indifférent.e.s à ce qu’elle implique, ce qu’elle peut être ou ce qu’elle ne peut pas être ; et si nous pensons cela collectivement, c’est pour partager les savoirs et les compétences, croiser les regards et continuer à apprendre ensemble à traduire et à éditer. Car éditer, c’est aussi aller vers l’autre ; prendre en main l’édition de nos textes, c’est accomplir le chemin vers les lecteur.trice.s, depuis le texte étranger jusqu’à sa version française, traduite, relue, corrigée, mise en page, imprimée et laissée aux mains des libraires puis à la curiosité des lecteur.trice.s.

L’objectif éditorial est aussi de donner envie aux lecteur.trice.s, d’ouvrir une brèche dans l’édition sur l’extérieur, de proposer un format convivial qui les invite dans ces ailleurs que nous traduisons. C’est pourquoi la vision de la traduction que nous défendons, si elle est exigeante, est avant tout littéraire, sensible, sonore, poétique, vivante. C’est pour cela qu’elle pose, de texte en texte, des questions toujours renouvelées.